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«Je marche à l'affectif»
Publié le 26/04/2010
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reportage

Itinéraire de Philippe Predan, moniteur-éducateur devenu chef de service dans une association Vendéenne. A 50 ans, il incarne une génération de travailleurs sociaux «à l’ancienne».



Au centre Philippe Predan, éducateur en Vendée (Photo :F. Lossent)

Sur son bureau, entre deux dossiers, une photo un peu jaunie. On y voit deux personnes, «des sans domicile des Sables d’Olonne, des lascards à l’ancienne, qui sont décédés aujourd’hui. De cette bande là, j’en ai enterré une quinzaine… Quand je dis «enterré», c’est que je me suis occupé de leurs sépultures.» Philippe Predan ne s’en cache pas, il est très proche de ses «gars», des gens de la rue, des gens du voyage, des jeunes gens, des gens tout court. «Je marche à l’humain, à l’affectif. C’est comme ça.»

A bientôt 50 ans, Philippe Predan est chef de service à l’APSH à Olonne sur Mer. Dans cette association vendéenne d’une soixantaine de salariés qui intervient dans l’accompagnement et la réinsertion sociale, il coordonne un pôle d’accueil et d’orientation de publics fragiles. «Avec mon collègue Pascal, on fait sûrement partie des derniers éducs à être devenus chef de service sans le diplôme !» Presqu’une fierté pour un professionnel formé sur le tard, à 28 ans, au fil des chemins de traverse. Après le bac, un passage à La Poste et le service sous les drapeaux, notre homme se retrouve pion dans un petit collège de Lozère. Il y fait des rencontres déterminantes : «le collège accueillait des jeunes en grande rupture. C’était un endroit où on les mettait au vert. On travaillait sur place avec des enseignants spécialisés». Ces professionnels qui vont lui transmettre la fibre, «c’est ça qui a déclenché le truc». Philippe Predan entend alors parler d’une école d’éducateurs dans la Drôme, il s’y inscrit. Plutôt atypique l’école : «trois ans de formation au lieu de deux, parce qu’on faisait de l’autoformation par petits groupes». Au programme, tout y passe, l’histoire, les religions, l’art, la médecine, la psycho… Et puis, un sacré mélange chez les étudiants : «des anarchistes, des communistes jusqu’à la gauche catho. Ah, ça faisait de belles discussions !». Quant au fondateur de l’école, il l’a manifestement marqué, «un vrai humaniste, avec des valeurs fortes. Un personnage».

Un premier poste avec des ados «rock’n’roll»

Après un stage dans un foyer de jeunes travailleurs de Pontoise, l’apprenti éducateur est embauché dans une structure accueillant une dizaine de jeunes en semi-collectif, avec un fonctionnement proche des codes d’une vie de famille. «Très gentils les gamins, mais très rock’n’roll aussi ! La moitié avait le «CAP de délinquant». Des gamins vraiment révoltés, mais attachants». L’un des adolescents avait 9 ans quand il est interpellé la première fois par la police. «Quand on venait le chercher au commissariat, tout le monde le connaissait !» Avec le recul, et malgré les bagarres quasi quotidiennes, Philippe Predan assure ne pas avoir douté, ne pas avoir eu peur au contact de ces ados, sauf une fois quand l’un d’eux a déclenché un incendie dans la maison. Un événement spectaculaire dont chacun est ressorti sain et sauf. «Tout seul la nuit avec dix lascards, c’est assez formateur. De temps en temps, t’en prenais un, tu le mettais contre le mûr pour calmer le jeu». Il reconnaît qu’au départ, la prise de contact a été difficile, «faut poser le cadre, montrer que c’est toi le boss. Quand tu arrives, ils te testent, c’est comme ça encore aujourd’hui avec les adultes que j’accompagne.»

Après cette entrée en matière professionnelle, le montpelliérain d’origine décide de quitter la région parisienne pour raison familiale. Annuaire du CREAI en main, il écrit, envoie des lettres. Une seule réponse, celle du directeur de l’APSH d’Olonne sur mer en 1991. Initialement recruté pour monter un service d’accompagnement des jeunes, dont le financement ne sera finalement pas bouclé, Philippe Predan découvre une nouvelle facette du métier, la population de la rue dans une cité balnéaire vendéenne.

Les rapports au crayon, «ça fait dinosaure aujourd’hui»

L’APSH, seulement cinq salariés à l’époque, venait d’obtenir l’agrément CHRS. Parmi les objectifs, favoriser la vie en logement autonome. «C’est là que j’ai connu tous mes lascards à l’ancienne. Un noyau dur d’une trentaine, des sans domicile pur jus. Je dis souvent que c’est eux qui m’ont appris le métier !» Le vendéen d’adoption s’occupait également de gens du voyage. Dans l’art et la manière, le début des années 90 renverrait presqu’à la préhistoire : «pour la subrogation de paiement, le RMI, je me baladais avec 100 patates sur moi, comme ça en liquide, pour aller faire la distribution. Les rapports statistiques ? Je les faisais à la main, au crayon… Ca fait dinosaure aujourd’hui.» Pendant cette période, l’association fonctionnait en auto-gestion, «le directeur allait chercher des financements pour les projets, nous on faisait tout le reste, du sol au plafond. On en faisait des heures, mais on avait une telle liberté d’action. On était responsabilisé.» Idem pour les négociations internes comme l’accord sur les 35 heures mis en place au moment où tous les textes n’étaient pas encore adaptés au secteur social. En tant qu’ancien délégué du personnel, Philippe Predan s’en régale encore : «le patron était à la CGT Cadres, moi à la CGT. Ca a été vite négocié.»

Sauf qu’au fur et à mesure, l’association a grandit, l’équipe s’est étoffée, les missions et les antennes aussi. Une dizaine, trente, bientôt soixante salariés… Le fonctionnement à l’instinct basé sur la polyvalence des travailleurs sociaux est apparu comme limitant, une sorte de frein à l’efficacité. Le départ en retraite du directeur a accéléré la nécessaire mutation de l’APSH et de son organisation. Celui qui est devenu chef de service il y a deux ans reconnaît que ça n’a pas été forcément simple. Pas évident de consacrer moins de temps aux usagers pour encadrer une partie de l’équipe, «j’ai une culture de terrain, j’aime ça.» Et puis il y a les relations avec les autres salariés. Du statut de collègue, on passe à la posture de supérieur hiérarchique qui parfois peut être amené à gérer des conflits. «Quand tu n’as pas d’attachement affectif, c’est plus facile… Chef, c’est un métier de solitaire qui demande de prendre de la distance avec les collègues. Parfois, on se rend compte qu’on peut avoir certaines carences en management.» Pourquoi ne pas suivre une formation ? Faire une validation des acquis ? «Oui, on en parle…»

«En résistance positive contre le social au rabais»

Plus que l’évolution personnelle, c’est l’évolution du métier qui interroge aujourd’hui le quinquagénaire. «Dans le social, j’ai peur qu’on oublie l’éducatif et qu’on ne fasse plus que de la gestion.» La concurrence, les appels d’offres, les fusions… le fond de l’air l’inquiète. «Notre vocation, c’est de redonner de la dignité aux gens, les faire avancer, le reste, c’est de la boite à outil. Quand je vois le référentiel des formations d’éducateur, je me dis : il est où le côté humain ? Où est le rapport aux usagers ? Désormais, on forme les éducateurs pour être des petits managers, des chefs d’équipe. On en fait des techniciens du social, de la machine à évaluation et à statistiques… Je ne dis pas que ça, ça ne marche pas, mais ce n’est pas ma conception du métier.» Philippe Predan le dit avec le sourire, mais ça le chiffonne, certaines évolutions du secteur social l’ont poussé à entrer en «résistance positive contre le social au rabais». Pas selon lui, résister pour résister, «mais pour rappeler qu’on est là avant tout pour les usagers et qu’il faut des vrais moyens pour faire un travail reconnu et en confiance».

Après avoir pris l’ascenseur social du secteur, le facteur devenu moniteur-éducateur puis chef de service redoute maintenant une grogne grandissante chez les travailleurs sociaux. «Ils veulent nous faire entrer dans l’économie de marché, on va entrer dans l’économie de la contestation si ça continue ».

Frédéric Lossent

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