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«Le non-recours est devenu un fait social très en vogue»
Publié le 16/05/2013
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entretien
sociologie
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droits sociaux
projet Ouest

Comment expliquer le non-recours à certaines aides sociales d’urgence ? Tel est l’un des axes de recherches du projet de recherche Ouest financé par la région Pays de la Loire. Entretien avec Manuella Roupnel et Julie Voldoire, les deux sociologues qui travaillent sur le sujet. Premières pistes et résultats. 



Julie Voldoir et Manuella Roupnel : ces deux sociologues travaillent en ce moment sur le non-recours (photo : F. Letourneux).

Le canard social : Vous revendiquez une démarche de recherche-action pour ce projet, qu’entendez-vous par là ? 

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : Ce qui est particulièrement original dans ce projet, c’est qu’il associe des acteurs provenant de mondes sociaux très différents : des chercheurs, des associatifs, des travailleurs sociaux, des élus… Au nombre de nos partenaires, nous avons par exemple le CCAS d’Angers, le conseil général du Maine-et-Loire, la Fnars, etc. Ce qui nous permet de multiplier les entrées sur le terrain et les points de vue, même si en l’occurrence le travail sur le non-recours est surtout centré sur le CCAS d’Angers. L’objectif de la recherche-action n’est pas simplement de produire des résultats, mais de développer un projet participatif. Ce qui veut dire que les partenaires ne sont pas seulement des enquêtés, mais aussi des acteurs à part entière de la recherche. Ils produisent une expertise sur laquelle, certes, nous avons un regard critique, mais qui contribue à alimenter le raisonnement.

LCS : Comment vous qualifieriez votre démarche ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : D’abord il faut préciser que nous ne nous intéressons qu’aux non-recourants partiels, c’est-à-dire à des personnes qui un jour ont poussé la porte du CCAS pour demander une aide, mais qui n’ont pas recours à l’ensemble des aides auxquelles ils pourraient prétendre. Mais on ne touche pas les « invisibles », ceux qui sont en dehors de tout système d’aides, dont on peut d’ailleurs douter qu’ils soient si nombreux. Notre démarche, c’est moins de quantifier le non-recours exactement que d’essayer de comprendre les mécanismes qui font obstacle ou au contraire qui favorisent l’accès aux  droits. Il s’agit de replacer la demande d’aide dans une trajectoire biographique, sociale et institutionnelle…

LCS : Une façon de prendre un peu de recul face à un sujet qui a une actualité politico-médiatique forte ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : C’est vrai que le non-recours est devenu un fait social très en vogue. Chacun y va de son analyse, aussi bien dans le monde académique, à travers notamment les travaux très écoutés de Philippe Warin, que bien sûr dans le monde politique avec le succès du couple fraude sociale/non-recours qui fonctionnerait comme une face et son envers. Or la généralisation de ce type de schéma explicatif est infondé d’un point de vue scientifique : il n’y a pas d’effet de vase communicant car ce ne sont pas du tout les mêmes problématiques, ni les mêmes publics. Tout ce bruit médiatique a des effets sur le terrain. Aujourd’hui, le fait de réfléchir sur le non-recours devient un label pour les institutions du social, le signe qu’elles peuvent être jugées crédibles par leurs financeurs.

LCS : En quoi finalement le non-recours nous éclaire sur les représentations et les formes actuelles de « gestion » de la pauvreté ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : C’est comme si on était entré dans une politique de la compassion dans laquelle la question du non-recours occuperait légitimement une place centrale. Même si le constat s’impose à tous qu’une lutte efficace contre le non-recours entrainerait des dépenses qu’on serait incapable de prendre en charge. Mais d’une façon plus générale, le problème est que le traitement de la pauvreté se réduit trop à une logique de dépenses de prestations sociales. Or le non-recours peut s’expliquer en partie de façon mécanique par la multiplication des dispositifs.

LCS : Vous mettez aussi en lumière des obstacles plus psychologiques…            

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : Oui, pour quelqu’un qui est au RSA par exemple et qui est déjà dans un accompagnement long avec un travailleur social, le fait d’être obligé pour l’octroi d’une aide spécifique de se raconter à nouveau peut paraître insurmontable. C’est intrusif d’avoir à livrer tout de sa vie, de se mettre à nu… Il y a aussi de la honte ou en tous cas un fort sentiment d’indignité. Ce mécanisme entre en résonnance avec un sentiment d’incompétence qui se traduit par l’impossibilité de se projeter dans des démarches complexes. Certains demandeurs sont confrontés à une forme de violence administrative. D’ailleurs, quand on regarde d’un point de vue statistique les refus provisoires de demandes, c’est bien l’incomplétude du dossier qui revient le plus souvent. Ce qui se traduit la plupart du temps par un abandon de la démarche.

LCS : Vous parlez aussi de « non-recours militant », qu’entendez-vous par cette expression ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : En fait, ce qui surprend le plus nos partenaires sur le terrain, c’est que le non-recours puisse être l’expression d’une liberté individuelle. Or il existe bien une forme de non-recours militant défendu par des personnes souvent assez diplômées qui développent des modèles de vie alternative et revendiquent une certaine marginalité. Ce militantisme se traduit soit par le rejet global du système, soit par le rejet d’une aide spécifique. Plus généralement, nous commençons en effet à percevoir une forme de déterminisme social expliquant le recours à telle aide ou à tel service. Des aides sont très clivantes, comme par exemple l’aide alimentaire. Certains la refusent complètement parce qu’elle serait le pire témoin de la décadence sociale, d’autres au contraire la valorisent au nom du lien social qu’elle induit.

LCS : N’existe-t-il pas aussi des effets de genre ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : Il y a effectivement des différences suivant le type d’aide. Au CCAS, par exemple, l’aide au projet va être davantage masculine alors que l’aide alimentaire est davantage féminine. D’une manière générale, on observe une forte polarisation entre les personnes (surtout des hommes)  très peu demandeuses d’un côté et les sur-demandeuses (plutôt des femmes) de l’autre. Globalement, ce sont surtout les femmes qui font les demandes au sein d’une famille. En entretien, elles disent d’ailleurs à quel point cela devient pour elles une sorte de boulot à temps plein.

LCS : Comment réagissent les acteurs du travail social que vous avez interrogés sur cette question du non-recours ?

Manuella Roupnel et Julie Voldoire : D’abord de façon générale les travailleurs sociaux rejettent le terme, ils valorisent plutôt l’accès aux droits et aux services sociaux. Ce qui est une manière de dire la même chose autrement, en rejetant le regard suspicieux porté sur leur travail. Pour eux, cette question entre en écho avec la logique managériale de rationalisation qui traverse le travail social depuis quelques années. Ce qui est intéressant d’ailleurs, c’est que les pouvoirs publics entendent pallier le non-recours en faisant des dépenses supplémentaires mais n’évoquent jamais la question de l’augmentation des moyens humains pour les limiter à la source. Or, l’une des vraies solutions pour lutter contre le non-recours serait de développer le travail en réseau des institutions au niveau du territoire. Il faut renforcer les mailles du filet de protection.

Propos recueillis par Frédérique Letourneux

 

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