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"Sur scène, ils sont magnifiques"
Publié le 21/06/2010
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reportage

Pour son 50ème anniversaire, l’Union nationale des Adapei  a organisé les Victoires de l’accessibilité. La troupe de théâtre l’Envol de Fontenay-le-Comte (85), des personnes en situation de handicap mental encadrées par une équipe du foyer de «Haute Roche», a été dauphine au niveau régional. Le 12 juin, ils allaient à Paris dans le cadre de la sélection nationale. Lever de rideau sur des acteurs presque comme les autres.



Les acteurs de la troupe l'Envol en répétition au Foyer de Haute Roche à Fontenay-le-Comte (85). (Photo : A. Penna)

Une salle de théâtre a été aménagée pour eux, avec les moyens du bord, dans le sous-sol du Foyer de Haute-Roche, le centre d’habitat de Fontenay-le-Comte géré par l’Adapei Vendée (Association départementale de parents et d'amis de personnes présentant une déficience intellectuelle et des troubles associés). Tout y est : les planches, quelques projecteurs, des coulisses. C’est ici que répète la troupe l’Envol, composée de personnes ayant une déficience mentale, encadrées par une équipe de six éducateurs doublés d’artistes. Ce soir, comme chaque mardi, ils se retrouvent en atelier, réduit aux plus volontaires et plus débrouillards, pour préparer leur prochaine pièce.

Cinq hommes sont assis à califourchon sur des chaises. Alain, Christophe, Thierry, Yann et Daniel, chacun avec ses difficultés, ses capacités, tous passionnés par le théâtre. Ils bafouillent à tour de rôle les toutes premières phrases du spectacle qu’ils préparent pour 2012, dont la mise en scène puisera dans un livre de Jean-Michel Ribes (Palace), mélangé à d’autres textes comme cette chanson de Richard Gotainer : un texte absurde semé de rimes, pas facile à apprendre. «Sans plaisanter, soyons sérieux», articule Daniel. « Non, c’est : restons sérieux », le reprend Jean-Marc Fillon, à la fois exigent et compréhensif, éducateur moteur sur ce projet qu’il mène depuis des années. Cet ancien boucher devenu aide médico-psychologique, musicien aussi, a suivi des stages de techniques théâtrales. «Les gars, la balle est dans votre camp : il va falloir bosser vos textes, sinon vous n’y arriverez pas !». Un seul des apprentis acteurs sait lire, les autres écoutent les textes enregistrés sur CD. Chacun a mis au point sa méthode. «Je m’endors avec, je les écoute toute la nuit en boucle», explique Yann, qui à force d’acharnement parvient à pallier ses problèmes de mémoire et de prononciation. 

Valoriser le meilleur d'eux

«Avec eux, en atelier ou dans la vie de tous les jours, des choses super se passent. Je me dis comment exploiter leurs talents, prendre le meilleur d’eux et l’intégrer dans le spectacle », cogite en permanence Jean-Marc Fillon, qui travaille aussi auprès des résidents en dehors des ateliers théâtre. C’est ainsi que dans leur dernier spectacle, La Cantatrice presque Chauve, création née de leur libre interprétation de la pièce surréaliste d’Eugène Ionesco : Alain récitait la fable Le corbeau et le renard que lui avait si bien apprise sa sœur quand il était petit ; des personnes incapables de réciter des paroles jouaient leur rôle en ombres chinoises. «On fait tout pour éviter les longueurs et surtout pour valoriser les gens, qu’on ne voit pas des handicapés sur scène mais des acteurs. » De répétitions en représentations, leur spectacle La Cantatrice presque Chauve est arrivé au bout de près de 4 ans de peaufinage à un résultat le plus professionnel possible pour une équipe qui n’appartient pas un ESAT Théâtre (Etablissement et service d'aide par le travail). «Sur scène, ils sont magnifiques, s’enthousiasme Jean-marc Fillon, le public ne voit plus leurs pathologies». De cette rencontre avec le public, les acteurs gardent un souvenir ému. «On bûche, on bûche, pour avoir quelque chose de bien à la fin», lâche avec ses mots Daniel, qui en assurant le rôle principal du pompier, a à chaque fois enflammé la salle. Soudain, il se lève et se lance spontanément dans l’impressionnant monologue qui a fait sa réputation: «mon beau-frère avait du côté paternel un cousin germain dont l’oncle maternel avait un beau-père…».

Changer le regard du public

Oui, on ne peut qu’applaudir, comme à tout le travail réalisé par l’équipe encadrante, qui assure, de la mise en scène aux lumières. Parfois découragée par l’ampleur du travail, mais aussitôt regonflée par ses convictions communes, toujours soudée en tout cas. A force d’investissement, humain s’entend, depuis le début de l’aventure de l’Envol il y a près de 20 ans, spectacle après spectacle, un sacré chemin a été parcouru. Au sens propre, car la troupe a multiplié les tournées, notamment en roulottes tirées par des chevaux lors de camps d’été. Et au sens figuré, car elle est aujourd’hui bien loin de ses premiers sketchs d’expression corporelle. On regrette seulement que la troupe  peine à se faire programmer sur des scènes en dehors du «réseau handicap» : c’est en donnant à voir sa performance à de nombreux publics qu’elle changera un maximum de regards. «C’est ça qui fera avancer le schmilblick», en est persuadé Jean-Marc Fillon. 

Une belle victoire

C’est sûrement pour toutes ces raisons que le jury régional des Victoires de l’accessibilité organisée par l’Adapei, et conquis par le pompier Daniel envoyé en émissaire, a récompensé ce projet plus que concret permettant à des handicapés mentaux de trouver un rôle.

Le 12 juin, les acteurs accompagnés d’autres résidents (22 personnes au total) sont allés à Paris, au parc de la Villette, pour assister au grand festival « Ensemble c’est tous » organisé par l’Union national des Adapei. Ils ont pique-niqué sur la pelouse en écoutant des chanteurs vedettes (San Severino, Anais, Mathieu Chedid) ou des percussionnistes dans la même situation qu’eux, ont rencontré du monde parmi les 20 000 participants venus de toute la France. Après 24 heures debout, ils sont revenus fatigués mais enchantés. «Quand est-ce qu’on le refait ?», n’arrêtent-ils pas de répéter. Daniel, toujours avec ses mots, exprime lui sa déception que sa troupe ne soit pas dans le top 10 de la sélection nationale finale, il n’a pas compris les choix du jury : «Nous ce qu’on fait, c’est autre chose !». «Notre victoire, c’est le plaisir qu’on prend», lui ont fait comprendre les éducateurs. Et ça, c’est la plus belle des victoires.

Armandine Penna

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