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« Quand on est la femme d’un sans papier, on est la femme de personne »
Publié le 26/07/2010
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Appelons la Sylvie pour préserver son anonymat. Elle vit dans une ville des Pays de la Loire et elle est mariée depuis plusieurs années à un homme qui est en situation irrégulière. Les difficultés de la vie quotidienne, les arrestations, les visites au centre de rétention administrative : témoignage d’une femme de « sans papier ».



Image d'illustration (photo : D. Prochasson)

Le Canard Social : Vous êtes mariée à un homme qui est en situation irrégulière. Il ne peut donc pas travailler ?

Sylvie : On vit ensemble depuis plusieurs années. On s’est marié en France, on nous a donné le droit alors qu’ils ont bien vu qu’il était sans papier. Mais la question, c’est comment faire quand un sans papier n’a pas le droit de travailler ? Ça crée de très grosses tensions dans un couple. Il demande que ça de pouvoir travailler. Alors bien sûr, du travail au noir, il en a fait pour s’en sortir un peu.

LCS : Au quotidien, quelles sont les difficultés d’ordre matériel ?

Sylvie : Concrètement, ça pose des problèmes d’argent. On n’a pas le droit au RSA couple, lui n’a pas le doit d’avoir la CMU en l’absence de carte de séjour. Bon, on n’a pas eu besoin de beaucoup de soins, mais quand on a mal aux dents, on prend deux Dolipranes au lieu d’un seul. On utilise toujours des remèdes de grand-mère. Et puis les trajets pour aller au centre de rétention administrative, les frais d’avocat… Financièrement, avec les procédures, c’est très lourd. Au quotidien avec des petits revenus comme le RSA, il y a des détails qui peuvent devenir des fâcheries. Dans notre mariage, on n’est pas à parts égales. Pendant un moment avant son arrestation, mon mari est allé vivre ailleurs chez des copains pour pas que je dépense trop de sous avec la nourriture, les factures d’eau, l’électricité.

LCS : Vous étiez obligé de vivre cachés en permanence ?

Sylvie : Le but d’un mariage, c’est de vivre ensemble. Mais là on ne pouvait pas aller se promener au parc à cause des risques d’arrestation. Mon mari préférait sortir tout seul dehors, ne pas être en ma présence pour être plus discret. Je voulais qu’il ait une vie normale, mais un moment il restait enfermé à regarder la télé. Ce n’est pas vraiment une vie.

LCS : Votre mari a connu des arrestations. Vous en avez été informée en tant que conjointe ?

Sylvie : Mon mari a été arrêté plusieurs fois. Dans ces cas là, on n’est pas prévenu par les policiers, je l’ai appris par les amis de mon mari. Quand on va au commissariat, là on se rend bien compte que quand on est la femme d’un sans papier, on est la femme de personne. Je suis allée le voir plusieurs fois au centre de rétention administrative et c’était pareil. Lorsqu’on se présente au tribunal pour les procédures d’expulsion, ils nous disent bien que la femme n’est pas indispensable… Si on est là, tant mieux, sinon tant pis. Il n’y a qu’à voir la disposition de la pièce : il y a deux chaises pour le « détenu » et son avocat, et au fond une petite chaise pour la femme.

LCS : Au centre de rétention administrative, comment avez-vous été accueillie par les fonctionnaires ?

Sylvie : La première fois, je suis tombée sur une super bonne équipe de CRS. Déjà, ils m’on dit bonjour, très polis. En fait, on est fouillé quand on apporte un sac de linge propre, mais ce jour là ils étaient respectueux du repassage des vêtements, ils n’ont pas tout chiffonné. Par contre un autre jour, c’était un jeune CRS à l’entrée : pas respectueux du tout. Moi et mon mari, on n’est pas des chiens quand même !

LCS : Votre mari vous parle des conditions à l’intérieur du centre ?

Sylvie : Comme mon mari est plus âgé, ça va globalement. Des fois, il s’est quand même fait traité de tous les noms… Mais les gamins de 25 ans qui arrivent dans le centre, là c’est plus dur pour eux. Un jour, il a vu un jeune se faire matraquer. C’est comme partout, il y a des humains et des non-humains. Par exemple, il y a un CRS qui vient parler à mon mari de temps en temps. Un jour, ils ont parlé longuement de religion. Un bon contact s’est établi entre eux. Mais quand on est à distance, il y a de quoi s’inquiéter. Un jour, il y a eu une mutinerie. J’étais au téléphone avec mon mari, j’entendais hurler, là on s’inquiète. Lui, il appelle ça la cage aux lions. Des fois, ça rend fou. En tout cas, le matricule de mon mari au centre de rétention, je crois que ces chiffres là, un jour on les jouera au loto !

LCS : Vous êtes allée plusieurs fois au centre de rétention. Comment se déroulent les rencontres au parloir ?

Sylvie : Pour les rencontres au centre, on a droit à une ½ heure dans le parloir. Les CRS nous disent « ne vous touchez pas de trop ! ». Au bout d’une ½ heure pile, ils nous montrent l’heure pour dire que c’est fini. Là, on a juste le temps de se faire un bisou et de se serrer dans les bras. Au départ, j’acceptais la ½ heure. Mais une association m’a dis un jour qu’on peut demander une autre ½ heure quand il n’y a personne derrière en liste d’attente. Les petites ficelles, je les ai apprises comme ça.

LCS : En prenant du recul, que vous inspire la situation que vous vivez depuis plusieurs années ?

Sylvie : Tout ça manque d’humanité, on a l’impression qu’on est toujours regardé de travers. Là où j’ai rencontré de l’humanité, c’est aux Restos du cœur cet hiver pour les colis alimentaires. Ils ont compris que mon mari n’avait pas de papier et m’ont quand même donné un colis pour lui. Au Secours catholique, c’est pareil : ils en ont rien à foutre de ta couleur ou de tes papiers. Quand tu vas dans les associations, t’es un être humain, alors que dans l’administration, t’es plus rien. Dans mon malheur, j’ai eu la chance d’être soutenu par mon entourage et par des associations. C’est important.

LCS : Et si c’était à refaire… ?

Sylvie : Si c’était à refaire, je le referais. Mais tous les soirs, on se pose la question : qu’est-ce qu’on a fait de mal à part s’aimer ? Quand on tombe amoureux, on ne demande pas la carte de séjour !

Propos recueillis par Frédéric Lossent

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