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Déontologie et confiance : « les AS se sentent professionnellement atteints »
Publié le 27/12/2010
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entretien

Au moment du 60ème anniversaire du code de déontologie des assistants de service social, l’ANAS (Association nationale des assistants de service social) organise des journées nationales d’étude du 4 au 6 novembre à Marseille. Entretien avec Marie-Claude Eglin, responsable de la commission déontologie de l’association. Aujourd’hui retraitée, elle a occupé différents postes : AS , responsable de circonscription et chef d’un service social départemental.

Entretien initialement publié le 20 septembre 2010



Au cœur de la déontologie des AS, le secret professionnel semble de plus en plus remis en cause (photo : C. Petident).

Le Canard Social : La déontologie chez les AS, c’est une histoire ancienne...

Marie-Claude Eglin : La réflexion sur le code de déontologie remonte à la création de l’ANAS en 1946. A l’origine, les professionnels souhaitaient la création d’un Ordre sur le modèle de l’ordre des médecins. Pour les assistants de service social, le législateur a imposé le secret professionnel, un titre, un statut, mais il n’a pas créé d’Ordre. C’est en 1950 que les professionnels ont mis en place le 1er code qui a été revu en 1981, avant une autre version en 1994. La profession s’est beaucoup axée sur les valeurs, l’éthique.

LCS : Quelles sont les valeurs que vous défendez dans la profession ?

Marie-Claude Eglin : La philosophie, c’est le respect des personnes, le respect de la vie privée des gens avec qui on travaille. Nous nous appuyons en partie sur des textes de lois comme le code de la famille et la déclaration des droits de l’Homme. Dans ce cadre, l’obligation de secret professionnel est très importante : elle a pour objectif de protéger la vie privée des personnes et ainsi de permettre la confiance indispensable avec le professionnel. Or, actuellement, j’ai plus que l’impression qu’il y a des atteintes au secret professionnel. Rappelons qu’il n’est pas fait pour protéger les AS, mais les personnes qui s’adressent à eux.

LCS : Vous parlez d’atteintes au secret professionnel : que vous signalent les professionnels de terrain ?

Marie-Claude Eglin : Les demandes que nous recevons à la commission de déontologie de l’ANAS concernent pour beaucoup les exigences des employeurs à vouloir partager des informations confidentielles. Par exemple, des AS nous alertent sur des CAF qui les sollicitent dans le cadre de fraudes aux allocations dont les professionnelles pourraient avoir connaissance. On sent une pression plus grande de la part des employeurs. Se développe également des conflits avec le management : les AS ont besoin d’autonomie pour travailler, mais certains cadres l’oublient.

LCS : Concrètement, qu’est-ce qui ne va pas selon vous dans les CAF ?

Marie-Claude Eglin : Certaines CAF font l’amalgame entre le secret professionnel des AS (proche de celui des avocats ou des médecins) et le devoir de discrétion des agents des administrations. Ce n’est pas la même chose. L’ANAS consulte en ce moment des juristes : nous attendons des confirmations juridiques pour clarifier les choses en ce qui concerne des informations partagées sur des fichiers informatiques. Concrètement, il y a également des inquiétudes sur les conditions de travail : des CAF demandent à ce que des personnes soient reçues par deux professionnels, une AS et une CESF (Conseillère en économie sociale et familiale) par exemple. Mais recevoir du public à deux, c’est une forme de pression pour des gens qui sont sensés se confier en toute confiance. Ce peut être justifié dans certains cas, mais attention à ne pas mettre nos interlocuteurs en position de faiblesse. Par ailleurs, on nous signale des ouvertures de courriers par des chefs de service ou des problèmes de locaux. Récemment, une AS nous parlait de l’absence de point d’accueil discret pour les usagers. Face à l’interrogation de son professionnel, son chef lui a répondu quelque chose du genre « les problèmes d’accueil du public, je m’assois dessus ». Ce type de comportement n’est pas rare, malheureusement, et on le retrouve également dans des grandes associations qui ont pignon sur rue et qui mettent pourtant en avant des valeurs et des principes. 

LCS : Les problèmes de déontologie et de conditions de travail : c’est nouveau ?

Marie-Claude Eglin : Ce sont des choses que je n’ai jamais connu dans ma carrière. Je fais le lien avec le management peu respectueux envers le personnel, un management qui ne contrôle que la superficialité des choses. J’appelle cela l’encadrement gestionnaire. Moi, quand j’étais en poste, je donnais les moyens aux AS d’exercer dans les meilleurs conditions, c’est ce qu’on attend de l’encadrement. Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec les policiers à qui on demande de faire du chiffre. Quand on voit maintenant qu’on précise le temps maximum à passer sur l’instruction d’un dossier RSA, c’est inquiétant.

LCS : Moins d’accompagnement social et plus d’administratif, c’est qui vous inquiète ?

Marie-Claude Eglin : Au bout du compte, si les spécificités de la profession ne sont pas reconnues, on peut se demander ce qui fera la différence avec un administratif qui ferait le même travail. Il y a eu par exemple un moment où les CESF étaient préférées parce qu’elles exercent un métier plus concret. Les employeurs préfèrent parfois des professionnels qui ont une vision pratico-pratique des choses. Ils ont l’impression que ça avance plus vite, et ils préfèrent parfois du personnel moins désobéissant ! De plus en plus, on voit même apparaître des assistants socio-éducatif qui font les trois métiers : AS, éducateur et CESF…

LCS : Avec le secret professionnel, comment composer avec la logique du travail en partenariat qui tend à se développer ?

Marie-Claude Eglin : Quand j’ai débuté, l’AS avait son dossier à elle, personne n’y avait accès. Maintenant, les dossiers sociaux sont beaucoup plus partagés, ce qui peut effectivement poser problème avec le secret professionnel. Ma position est de dire que le dossier social est un dossier administratif : il ne doit contenir que des documents officiels, en aucun cas des traces d’entretien ou des observations pas forcément étayées. En ce qui me concerne, pour un entretien avant une interruption volontaire de grossesse, je ne marquais rien dans le dossier. Concernant les conflits de couple, si ça n’a pas d’utilité, je ne suis pas sûr que ce soit pertinent de l’écrire dans le dossier. Et puis pour les dossiers anciens, il ne faut pas oublier que les gens doivent pouvoir maîtriser leur histoire… Par contre dans le cadre de l’enfance en danger, c’est beaucoup plus détaillé, mais on fait attention aux écrits professionnels. Un rapport de l’ASE est basé sur des faits et des propos rapportés, pas des interprétations personnelles. Le conseil que l’on donne au niveau de l’ANAS est de détruire les informations très personnelles dès qu’elles ont servi à écrire un dossier ou un rapport officiel.

LCS : Pour les professionnels qui se sentent menacés, comment résister ?

Marie-Claude Eglin : La question nous est souvent posée sous l’angle juridique, mais la loi n’explique pas tout. Il y a souvent une grosse attente de ce point de vue, mais il y a souvent aussi des déceptions. Nous incitons les professionnels à beaucoup de réflexions et aussi au dialogue avec les employeurs, les institutions et entre collègues.

LCS : … des réflexions qui tournent beaucoup autour de la confiance ?

Marie-Claude Eglin : Du point de vue de la confiance, les AS se sentent professionnellement atteints. Certains pensent que la profession est attaquée. Les AS ne sont pas des modèles de militants, mais des professionnels motivés avec des principes et des valeurs à l’épreuve des faits tous les jours. Quand on voit aujourd’hui tout ce qu’on fait subir aux usagers des minimas sociaux ! Il y a une telle investigation de leur vie privée, une telle exigence de réussite que c’est difficile à accepter suivant les orientations politiques et les positionnements idéologiques de tel ou tel moment. Ce qui pose problème par exemple avec le RSA, c’est d’évaluer si la personne peut s’insérer sur le marché de l’emploi. Et puis le travail des AS est transmis à d’autres services comme Pôle emploi, et cela remet en cause la prise en charge globale de la personne. La division du travail, que je comprends pour des questions organisationnelles et de moyens, cette division du travail a des limites.

LCS : Vous aimeriez exercer votre profession d’AS aujourd’hui ?

Marie-Claude Eglin : Je crois qu’il y a maintenant un contexte différent pour exercer : ce que j’appréciais, c’était la marge de manœuvre, la responsabilité, l’autonomie… Et tout cela est bien écorné aujourd’hui ! Si le métier devenait seulement un travail administratif dans le contexte où un allocataire du RSA se sentirait contrôlé, avec des problèmes de confiance vis à vis des travailleurs sociaux, ça m’inquiéterait beaucoup d’exercer actuellement dans le social. Beaucoup de retraités disent cela à propos de leur ancien métier, mais quand je vois l’évolution du contexte, c’est ce je que pense. Cela dit, il y a toujours des marges de manœuvre et on n’a pas affaire qu’à de l’encadrement inepte !

Propos recueillis par Frédéric Lossent

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