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Pour être enterrés comme des humains pas comme des chiens
Publié le 09/08/2010
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Le collectif  nantais «Accompagnements des morts de la rue» s’organise depuis fin 2008 pour offrir une cérémonie d’au revoir digne aux personnes mourant isolées après avoir eu un parcours de rue. 

Article initialement publié le 21 juin 2010.



La chorale au Clair de la rue chante pendant la cérémonie pour dire au revoir à Marcel. (Photo : A. Penna)

Un triste après-midi de juin dans le service mortuaire du CHU de Nantes. Une quinzaine de personnes se tient rassemblée autour du cercueil de Marcel, décédé à 76 ans il y a un mois, dans l’isolement et le dénuement. De ceux venus lui dire adieu, peu l’on rencontré de son vivant. La médecin des Lits Halte Soin Santé (LHSS) l’a accueilli dans sa structure entre ses périodes d’hospitalisation, récurrentes depuis son SOS lancé au Samu social en décembre dernier. L’a aussi connu, dans une vie précédente, cette cousine de Saint-Michel-Chef-Chef sans nouvelle de lui depuis 28 ans et qui a été informée de son enterrement grâce au faire part publié dans le journal par le collectif nantais «Accompagnements des morts de la rue». Les autres personnes présentes, membres de ce collectif, dont la chorale Au clair de la rue, sont venues pour exprimer « un devoir de solidarité, sans connaître ses croyances et ses choix, mais pour éviter qu’il  ne parte dans l’indifférence et l’anonymat ». Louis Bureau, bénévole de l’Ecoute de la rue, association qui assume le secrétariat du collectif, prend la parole au début de la cérémonie pour expliquer leur démarche à la cousine de Marcel : «le collectif nantais, constitué d’associations et d’organismes, a choisi de s’appeler «Accompagnements des morts de la rue» au pluriel car son objectif est d’accompagner dans la mort les personnes qui ont connu la rue, mais aussi leur famille et leurs amis dans le deuil».

Retrouver les proches

Les témoignages se recroisent, permettant d’en savoir à peine plus sur Marcel. «Petit bonhomme très affaibli et très discret, il avait toujours le bon mot, mais ces derniers temps, il exprimait son désir d’être six pieds sous terre», raconte Dominique Quelennec, médecin des LHSS. Pourquoi voyageait-il avec les gens du voyage, combien de temps a t-il vécu à la rue, pourquoi avait-il rompu tout lien avec sa famille? Marcel part avec ses secrets, mais en chanson : l’Auvergnat de Brassens, interprété avec la justesse du cœur par la chorale Au clair de la rue, dont la plupart des chanteurs solidaires ont aussi vécu la galère. Un poème, un notre Père et les quatre porteurs des pompes funèbres emportent le cercueil vers le cimetière de la Bouteillerie, où le corps sera inhumé aux frais de la municipalité (cercueil, transport et enterrement). C’est en effet une obligation du service des cimetières de la mairie de prendre en charge la sépulture des personnes mortes sur le sol de sa commune et déclarée, après enquête, indigentes et sans ascendants ou descendants solvables. Une enquête qui prend parfois du temps et qui ne permet pas toujours de retrouver trace de la famille, comme pour Marcel, resté un mois à la morgue. A Nantes, les indigents ne sont pas regroupés dans un seul grand carré des pauvres mais sont dispersés dans les terrains communs de trois cimetières.

La famille maître de cérémonie

«C’est vraiment bien ce collectif, ça aide à faire circuler l’info, notamment auprès des copains, et à identifier les personnes décédées», confie à la sortie de la cérémonie Serge Rousse dit le Gaulois, figure moustachue du monde de la rue nantaise et l’un des fondateurs de la chorale Au clair de la rue, encore choqué par l’enterrement en 2009 de celui qu’on avait fini par appeler froidement «Monsieur X», faute d’avoir pu découvrir son nom. Cette formalisation du réseau permet aussi une plus grande efficacité, en simplifiant un peu le lien avec la municipalité. «Le plus délicat reste le lien avec la famille, quand il y en a une tout dans la cérémonie doit se faire avec son accord» explique Louis Bureau, en montrant son livre des souvenirs, où il colle photos des disparus et faire-part. «Les histoires familiales sont souvent des sacs de nœuds, il y a parfois un certain malaise le jour de l’enterrement, on découvre des proches dont on n’avait jamais entendu parlés.»

«Parcours de rue»

Le collectif est un sous-groupe du  Collectif d’Aide aux Sans Abri (CASA). Il regroupe pour l’instant une dizaine d’acteurs professionnels et bénévoles et se réunit presque mensuellement depuis fin 2008. Une charte commune a été rédigée, énumérant constats, objectifs, principes éthiques et procédure. La recherche de renseignements sur la personne, la coordination entre les référents sociaux et membres du collectif, le contact avec la famille et les amis, les échanges avec la municipalité, la publication d’un faire-part, l’organisation d’une cérémonie individuelle laïque ou religieuse, la collecte pour les frais supplémentaires sont finalement portés par une poignée de personnes volontaires et investies. «On considère les gens qui viennent à l’association comme des membres de notre famille, c’est donc normal de les accompagner jusqu’à la tombe comme des proches», confie Jean-Pierre Cadio, responsable des bénévoles de  l’association Brin de Causette (qui offre chaque matin petits déjeuners et attention à environ 150 personnes ) et un des piliers du collectif.

Le collectif nantais fait partie du réseau national du collectif historique parisien des «morts de la rue», qui a inventé ce terme au début des années 2000 pour rendre visible le phénomène. «Nous enterrons des personnes qui ont un «Parcours de rue», pas forcément mortes sur le trottoir, mais aussi en structure d’hébergement ou à l’hôpital, après un passé récent à la rue», comme le précise Louis Bureau, de l’écoute de la rue, autre pilier du collectif. Il sort ses chiffres : le collectif enterre une vingtaine de personnes par an, âgées en moyenne de 46 ans seulement, et contrairement aux idées reçues, pas que décédées en hiver. Par son travail, le collectif travaille aussi à «nourrir une réflexion commune sur le sens de «vivre et mourir dans la rue», comme le stipule sa charte, pour que la société ouvre enfin les yeux sur ceux qu’elle néglige jusqu’au bout.

Une coordination qui fait des émules

A Angers, depuis mars, un collectif est en train de se mettre en place en lien avec la coordination dite SDF, sur le modèle de celui de Nantes. «C’est une série de décès de sans-abri au début de l’hiver, et certaines difficultés dans l’organisation de leurs funérailles, qui nous ont décidé à nous coordonner entre associations et certains partenaires publics comme le CCAS ou le service mortuaire de l’hôpital», explique Jean François Fribault, directeur de l’Abri de la Providence. « Informer tout le réseau, offrir un enterrement digne, montrer à ceux qui restent qu’on ne les abandonnera pas non plus », résume Michel Goyallon, de Fondacio, qui fait des tournées de rue avec le Secours catholique et a aussi rejoint ce nouveau collectif. «Dans ce moment très particulier de la mort, cela facilite tout et cela crée des liens.»

Quand aucun dispositif n’est mis en place, comme dans la petite ville des Sables d’Olonnes, tout est chaque fois à refaire, version système D. Philippe Prédan, chef de service à l’Association d'Accompagnement Personnalisé et de Soutien à l'Habitat (APSH), a déjà enterré lui-même une quinzaine de « ses gars », une bande de sans domicile qu’il suit depuis de nombreuses années, jusqu’au bout. En regardant la photo de certains d’entre eux qui trône sur son bureau, il regrette : «à chaque décès, il faut batailler avec les services de la municipalité. C’est malheureux quand on pleure un gars de devoir aussi pleurer pour des thunes.» Le travailleur social au franc-parler organise les obsèques grâce à la généreuse complicité de la responsable d’une société privée de pompes funèbres qui a même fini par entrer au CA de l’APSH. «Une coordination comme à Nantes éviterait peut-être ce drôle de combat dont on se passerait bien dans ces moments douloureux»

Armandine Penna

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