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Une éduc spé les mains dans la pâte
Publié le 20/08/2012
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L’entreprise Brio’gel, située à Saint-Georges-de-Montaigu (85), a poussé loin sa démarche d’intégration de travailleurs handicapés malentendants. Elle a embauché une éducatrice spécialisée pour les prendre en main. Rencontre avec Sandy Leclerc, une travailleuse sociale en « production ».



Sandy Leclerc, éducatrice spécialisée formée à la langue des signes, a été embauchée par l’entreprise vendéenne Brio’gel comme « interface de communication » auprès de salariés sourds (photo : A. Penna).

Blouse blanche, charlotte sur la tête sans un seul de ses cheveux bruns qui dépasse et chaussures de travail. Quand on la croise en « production » - là où Brio’gel produit pains, brioches et pâtisseries congelés pour la revente - on la prend pour une ouvrière. Quand elle revient s’asseoir en « habit de ville» dans son bureau partagé avec du personnel administratif, on ne la remarque pas non plus. Pourtant, Sandy Leclerc, pétillante jeune femme de 42 ans, a un profil vraiment atypique pour une entreprise agro-alimentaire. Et même pour une entreprise en général. Éducatrice spécialisée parlant la langue des signes, elle a été embauchée par Brio’gel en janvier 2011, comme « interface de communication » : pour faire le lien entre l’entreprise et ses salariés malentendants. D’abord à mi-temps, aujourd’hui à 80 %.

Volonté de la direction

Elle est le maillon fort d’un enchaînement parti d’en haut. En 2004, le patron de Brio’gel Christophe Babarit, un ancien instituteur et un gars du coin, commence par donner sa chance à une personne sourde habitant Saint-Georges-de-Montaigu, la commune où est implantée l’entreprise. Puis pour qu’elle ait de la compagnie, il embauche d’autres personnes malentendantes.  Seule adaptation nécessaire de leur poste : une alarme vibrante dans leur poche, pour les prévenir si un four prend feu. Mais c’est en terme de communication que leur intégration pose problème, comme le constate Frédérique Cosson, directrice des ressources humaines (DRH) : « Apprendre le travail, ça roule, mais la difficulté est la confrontation avec les collègues». L’entreprise fait donc appelle à l’URAPEDA, une association qui aide les employeurs ou les centres de formations à intégrer des déficients auditifs dans leurs équipes.



Sandy Leclerc fait aujourd’hui partie intégrante de l’entreprise dont elle a dû comprendre le fonctionnement pour pouvoir l’expliquer aux salariés malentendants (photo : A. Penna). 

Et c’est ainsi que Sandy Leclerc, salariée de  cette association de médiation, débarque régulièrement à Brio’gel pour y faire de la traduction, du conseil et de la sensibilisation. Jusqu’à y être embauchée début 2011, quand la direction de cette entreprise de 140 salariés  décide d’avoir quelqu’un au quotidien… au moment même où Sandy Leclerc est licenciée de l’URAPEDA, en faillite. Le hasard fait parfois bien les choses, la volonté aussi.
C’est sincèrement que la DRH Frédérique Cosson et son patron joignent les actes à la parole : « On tenait à faire vraiment le nécessaire pour que nos salariés en situation de handicap soient bien au travail. »

Mais, pour utiliser le vocabulaire des dirigeants, est-ce un investissement vraiment rentable ? « Certes Sandy ne produit pas directement, mais elle produit du bien-être pour les salariés sourds... et aussi pour tous les autres. La communication est facilitée, les tensions sont désamorcées, la production n’est pas parasitée. Au final, c’est un temps précieux de gagné !», argumente avec enthousiasme la DRH. Elle ajoute : « on ne veut pas embaucher des personnes en situation de handicap juste pour faire beau dans le décor et répondre à l’obligation de 6 %. » Sandy Leclerc réagit : « si c’était votre philosophie, je ne m’y retrouverais pas !»

Une place à prendre et un poste à inventer

Au début pourtant, Sandy Leclerc l’avoue : « Ça n’a pas été facile de trouver ma place. » Que ce soit dans les bureaux au milieu des comptables ou en production entre les techniciens et les ouvriers. « Moi qui étais toujours restée dans le médico-social, je n’avais plus de repères. » Éducatrice spécialisée de formation, elle est intervenue plus de 13 ans en ITEP (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique) et en FAM (Foyer d’accueil médicalisé).

Avant de « mettre tous les œufs dans le même panier » : ayant appris à parler la langue des signes pour communiquer avec sa fille aînée, sourde de naissance, elle se décide à travailler dans le social en utilisant cette compétence. Elle rejoint alors l’URAPEDA et commence à entrer régulièrement dans des entreprises… jusqu’à faire partie intégrante du personnel de l’une d’entre elles, à entrer sur la grille de la convention collective des pâtissiers-boulangers et à vivre toute la journée dans l’odeur de brioche.


Sandy Leclerc, travailleuse sociale, n’hésite pas à donner un coup de main aux salariés sourds, tout en échangeant avec eux (Photo : A. Penna).

« J’ai pris des kilos », rigole Sandy Leclerc, petit bout de femme qui a dû les reperdre depuis. Il faut dire qu’elle s’active. Elle passe du temps en bas en production, fait des aller-retour avec son bureau en haut. Et au fur-et-à mesure des besoins repérés et de son expérience, elle se créée un poste sur mesure. Intervention quotidienne au coup par coup ou lors de réunion ; traduction orale, en symboles écrits ou en images de consignes ; publication de guides ; initiation du personnel entendant à la langue des signes…

« Ma posture avec les autres salariés est de ne pas nier la réalité : je commence toujours par leur dire “je sais que ce n’est pas facile d’avoir des collègues sourds”. »
A force de patience et de bienveillance, la grande majorité semble avoir compris l’intérêt de travailler ensemble. « Tout le monde dit bonjour en langue des signes… même s’il y a sûrement encore quelques moqueries dans le dos. »

Pour être encore plus performante pédagogiquement, l’éducatrice spécialisée est devenue la première entendante à passer un certificat d’« animation en langue sourde » à l’école STEUM. En février et mars 2012, elle a encore fait passer un cap à la démarche de son entreprise : 13 volontaire ont suivi 63 heures de formation en langue des signes. D’autres groupes devraient suivre.


Nadège Douillard, salariée sourde, discute avec une collègue formée à la langue des signes par Sandy Leclerc, sous le regard bienveillant de cette dernière (photo : A. Penna).


Recrutement difficile

Maintenant que la dynamique est lancée, Brio’gel se heurte au problème de recrutement. Aujourd’hui, elle n’emploie que 3 personnes sourdes, un malentendant avec une déficience légère et une personne déficiente mentale. Le-bouche-à-oreille fonctionne, mais cela ne suffit pas. «  Il n’y a pas un pourcentage énorme de personnes sourdes dans le coin et ceux plus loin redoutent de faire trop de route. »

Sandy Leclerc a eu pas mal de déceptions, des abandons de poste après quelques jours seulement d’essai. « Beaucoup de personnes en situation de handicap ont trop l’habitude d’être en milieu protégée, en sortir leur fait peur. » Alors comme quand ce matin là, un entretien d’embauche se solde par un recrutement à venir, Sandy Leclerc et sa DRH ont le sourire.

Le même sourire plein de sens que fait Caroline Asseray, salariée sourde de 43 ans, quand elle aperçoit Sandy Leclerc venir lui filer un coup de main à la manutention des pains sortant du four. Entre deux fournées, elle lui fait part de ce qui va ou non. Cette mère de famille qui sait lire sur les lèvres, n’aurait jamais posé sa candidature à Brio’gel si elle n’avait pas appris dans le journal qu’une médiatrice y intervenait quotidiennement. Elle fait la route depuis Cholet (49) et s’apprête à déménager puisqu’elle vient de signer un CDI. Un vrai boulot pour cette femme qui galérait dans les ménages avant d’arriver ici en octobre 2011.



Caroline Asseray, salariée sourde, ne serait pas venue et restée à Brio'gel sans la présence d'une "interface de communication" (photo : A. Penna).

Nadège Douillard, 26 ans, travaille, elle, au contrôle et à l’emballage depuis 3 ans. Sandy Leclerc doit bientôt lui expliquer le fonctionnement d’une nouvelle ligne de production. Récemment, cette dernière est intervenue pour régler un malentendu entre la jeune salariée sourde et un membre de l’équipe. Aujourd’hui, l’ambiance est détendue. Nadège Douillard et Sandy Leclerc encouragent à « signer » une collègue qui a passé la formation longue à la langue des signes.

Caroline ou Nadège le disent avec leurs mains : « La présence de Sandy facilite la communication, c’est important pour nous !» Fort de cette constatation, d’autres entreprises se disent intéressées. « Tant mieux », s’enthousiasme Sandy Leclerc, toujours prête à l’échange et désormais forte de sa double casquette industrielle et sociale.

Armandine Penna

 

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